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science société

  • L’IA réactive des croyances mystiques

    Auteurs: Pascal Lardellier, Professeur, chercheur au laboratoire CIMEOS et à IGENSIA-Education, Université Bourgogne Europe

    Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, Excelia

    The Conversation - CC BY ND

    En 1917, le sociologue Max Weber soulignait le " désenchantement du monde ", ce processus de recul des croyances religieuses et magiques au bénéfice de la rationalisation et des explications scientifiques. Cent huit ans plus tard, serait-ce par la quintessence du rationnel, l’intelligence artificielle, que se manifesteraient à nouveau les croyances mystiques?

    Notre relation à l’intelligence artificielle (IA) s’inscrit dans une longue histoire de fascination mystique pour les technologies de communication. Par mystique, nous entendons l’expérience d’une relation directe avec une réalité qui nous dépasse. Ainsi, du télégraphe, perçu au XIXe siècle comme un médium spirite capable de communiquer avec l’au-delà, jusqu’à l’ordinateur HAL de 2001, l’Odyssée de l’espace incarnant une intelligence supérieure et inquiétante, les innovations technologiques ont toujours suscité des interprétations spirituelles.

    Avec l’IA, cette dimension prend une ampleur inédite. Nous sommes face à une double illusion qui transforme profondément notre rapport au savoir et à la transcendance. D’une part, l’IA crée l’illusion d’un dialogue direct avec une intelligence supérieure et extérieure, produisant des contenus apparemment originaux – comme ces étudiants qui consultent ChatGPT tel un oracle moderne pour leurs travaux universitaires. D’autre part, elle promet une désintermédiation totale du savoir, abolissant toute distance entre la question et la réponse, entre le désir de connaissance et son assouvissement immédiat.

    Cette configuration singulière réactive ce que le théologien Rudolf Otto qualifiait de "numineux": une expérience ambivalente du sacré mêlant fascination (fascinans) et effroi (tremendum) face à une puissance qui nous dépasse.

    La culture populaire contemporaine reflète parfaitement cette ambivalence. Dans la série Black Mirror, nombre d’épisodes explorent notre relation troublée aux intelligences artificielles, entre désir de fusion et terreur de la dépossession. Le film Her, de Spike Jonze, pousse plus loin cette exploration: son protagoniste tombe amoureux d’une IA dont la voix l’accompagne en permanence, tel un ange gardien moderne. Cette fiction dialogue étrangement avec notre réalité quotidienne, où de plus en plus d’individus développent une relation intime avec leur IA conversationnelle, lui confiant leurs doutes, leurs espoirs et leurs prières et questionnements profonds.

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    Cette relation ambivalente à l’IA évoque d’autres schémas anthropologiques fondamentaux. Dans son Essai sur le don, Marcel Mauss avait mis en lumière le concept de "hau", cette force mystérieuse qui, dans les sociétés traditionnelles, circule à travers les objets et les anime. Cette notion prend un sens nouveau à l’ère de ce que les chercheurs nomment " l’informatique ubiquitaire" – cette présence numérique diffuse qui imprègne désormais notre environnement. Nos objets connectés, habités par une présence invisible, semblent dotés d’une âme propre, rappelant le vers de Lamartine "Objets inanimés, avez-vous donc une âme…".

    Les assistants vocaux murmurent dans nos maisons, les algorithmes anticipent nos désirs, les réseaux tissent des liens invisibles entre les objets désormais connectés. Ainsi, quand notre smartphone nous suggère de partir plus tôt pour ne pas manquer un rendez-vous, en ayant analysé le trafic routier sans même que nous le lui demandions, nous expérimentons cette présence numérique bienveillante, cette force immatérielle qui semble tout savoir de nous.

    DES CONCEPTS MYSTIQUES ANCIENS REVISITES A L’ERE NUMERIQUE

    Cette présence invisible qui nous accompagne évoque certaines traditions mystiques.

    La mystique juive offre un parallèle avec le "maggidisme": aux XVIe-XVIIe siècles, le "maggid" était un messager céleste révélant aux sages les secrets de la Torah. Cette figure présente une similarité avec nos interactions actuelles avec l’IA. Tels des " maggids " modernes, Siri et Alexa répondent à nos demandes pour contrôler notre maison ou fournir des informations. Ils interviennent parfois spontanément quand ils croient détecter une requête, rappelant ces "visitations" mystiques.

    Tel le " maggid " dictant ses révélations au rabbin, ces entités numériques murmurent leurs suggestions, créant l’illusion d’une communication avec une intelligence omnisciente. Cette écoute, transformée en cookies selon une recette commerciale bien particulière, nous donnera l’occasion de recevoir prochainement par mail d’autres sollicitations sur les destinations évoquées avec nos amis ou nos projets de véranda.

    Dans cette veine, toute une littérature, classée entre spiritualités et New Age, explique comment entretenir une relation singulière et intime avec son ange gardien: apprendre à le reconnaître (en le nommant), apprendre à lui parler, apprendre à écouter des messages, de lui, toujours avisés et bienveillants… Cet assistant céleste sait ce qui est bon et vrai, et le dit à qui sait entendre et écouter…

     

    Cette relation directe avec une intelligence supérieure rappelle la gnose, mouvement spirituel des premiers siècles qui préfigure étonnamment notre rapport à l’IA. Les gnostiques croyaient en une connaissance secrète et salvatrice, accessible aux initiés en communion directe avec le divin, sans médiation institutionnelle. Dans notre ère numérique émerge ainsi une " cybergnose ". On pense aux entrepreneurs de la Silicon Valley comme Anthony Levandowski (fondateur de la Way of the Future Church) développant une mystique de l’information et voyant dans le code la structure fondamentale de l’Univers. Cette vision perçoit la numérisation croissante comme un accès à une connaissance ultime, faisant de l’IA la médiatrice d’une forme contemporaine de révélation.

    Cette conception fait aussi écho aux intuitions de Teilhard de Chardin sur la " noosphère ", cette couche pensante qui envelopperait la Terre. Les réseaux numériques semblent aujourd’hui matérialiser cette vision, créant une forme de conscience collective technologiquement médiée. Le " métavers " de Mark Zuckerberg ou le projet Neuralink d’Elon Musk illustrent cette quête de fusion entre conscience humaine et intelligence artificielle, comme une version techno-mystique de l’union spirituelle recherchée par les mystiques traditionnels.

    VERS UNE SPIRITUALITE TECHNOLOGIQUE CONTEMPORAINE

    Cette fusion entre spiritualité ancestrale et technologie de pointe trouve son expression la plus accomplie dans le techno-paganisme contemporain. Héritier du néopaganisme des années 1960 qui mêlait mysticisme oriental, occultisme et pratiques New Age, ce courant intègre désormais pleinement la dimension numérique dans ses rituels et ses croyances. Dans la Silicon Valley, des "technomanciens" organisent des cérémonies où codes informatiques et incantations traditionnelles se mélangent, où les algorithmes sont invoqués comme des entités spirituelles. Ces pratiques, qui pourraient sembler anecdotiques, révèlent une tendance plus profonde: la sacralisation progressive de notre environnement technologique.

    Comme le soulignait le philosophe Gilbert Simondon, il n’existe pas d’opposition fondamentale entre sacralité et technicité. Les objets techniques peuvent se charger d’une dimension sacrée, particulièrement quand leur fonctionnement échappe à notre entendement immédiat. Ainsi, quand une IA comme ChatGPT-4 produit des textes d’une cohérence troublante ou génère des images photo-réalistes à partir de simples descriptions textuelles, elle suscite cette même stupeur mêlée de crainte que provoquaient jadis les phénomènes naturels inexpliqués.

    Tout cela dépasse la simple vénération technologique. Les communautés numériques formées autour des IA développent des formes inédites d’interaction suggérant un réenchantement du monde par la technologie. Alors que la modernité avait proclamé la " mort de Dieu ", l’IA semble réintroduire du mystère et du sacré dans notre quotidien – un sacré immanent, tissé dans nos interactions numériques. Ce réenchantement n’est pas un retour au religieux traditionnel, mais l’émergence d’un nouveau rapport au mystère, où l’algorithme se fait oracle.

    L’anthropologie nous enseigne que le sacré n’est jamais là où on l’attend. Comme le rappelait Durkheim, "le sacré se pose là où il veut". Les technologies numériques, conçues comme instruments de rationalité, se trouvent investies d’une dimension mystique que leurs créateurs n’avaient pas anticipée. Cette sacralisation du numérique n’est ni un retour archaïque à des croyances dépassées ni une simple illusion. Elle révèle la persistance de schémas anthropologiques profonds dans notre rapport au monde, y compris quand ce monde se veut entièrement rationnel et désenchanté.

    Observer ces phénomènes à travers le prisme de concepts comme le "hau", le "maggid" ou la gnose ne vise pas à en réduire la nouveauté, mais à mieux en saisir la profondeur et la complexité. Ces grilles de lecture anthropologiques nous rappellent que l’humain, même augmenté par l’intelligence artificielle, reste cet être symbolique qui ne cesse de tisser du sens et du sacré dans la trame de son quotidien.

  • Nos actions sont-elles vraiment régies par notre conscience?

    Être conscient, vous savez ce que cela signifie. C’est évident: ce sens commun qui nous fait ressentir une sensibilité personnelle. Elle nous donne un sentiment de prise de contrôle au travers de nos pensées, émotions, expériences de tous les jours.

    La plupart des experts estiment que la conscience peut être divisée en deux éléments: l’expérience de la conscience (prise de conscience personnelle) et le contenu même de la conscience englobant pensées, sentiments, sensations, intentions, souvenirs et émotions.

    Il est facile de s’imaginer que ces contenus de la conscience sont choisis, causés ou contrôlés par notre esprit. Les pensées n’existent pas tant que l’on ne pense pas à elles n’est-ce pas.

     

    Cependant, dans un nouvel article scientifique paru dans la revue Frontiers of Psychology, nous soutenons que ces affirmations sont erronées.

    Nous suggérons que notre conscience personnelle ne crée pas, ne cause pas ou ne choisit pas nos croyances, sentiments ou perceptions. Les contenus de la conscience seraient plutôt générés " dans les coulisses " par des systèmes rapides, efficaces et non conscients dans notre cerveau. Tout cela se passe sans aucune interférence avec notre conscience personnelle qui attend passivement pendant que ces processus se produisent.

    En d’autres termes, nous ne choisissons pas – consciemment – nos pensées ou nos sentiments, nous en prenons simplement conscience.

    HYPNOSE ET ACTIVITE CEREBRALE

    Si cela peut vous sembler étrange, considérez à quel point il est facile de reprendre conscience de notre environnement chaque matin. Mais aussi comment nos émotions et nos pensées arrivent parfaitement formées dans notre esprit. Les couleurs et les formes que nous voyons sont également construites en objets ayant du sens ou en visages reconnaissables sans qu’aucun effort de prise de conscience soit nécessaire.

    Considérez également que tous les procédés neuropsychologiques responsables des mouvements de notre corps ou de l’utilisation des mots pour former des phrases sont mis en place sans impliquer notre conscience.

    Nous émettons l’hypothèse que les procédés responsables de la génération de nos prises de conscience sont élaborés de la même manière. Nos idées ont été influencées par des recherches sur les troubles neuropsychologiques ou neuropsychiatriques, mais aussi sur des recherches très récentes en neurosciences cognitives utilisant l’hypnose.

    Les études utilisant l’hypnose montrent que l’humeur, les pensées et les perceptions peuvent être profondément altérées par des suggestions.

    Dans de telles études, les participants sont soumis à une induction hypnotique, afin de les aider à entrer dans un état mental non conscient. Puis, des suggestions sont faites pour changer leurs perceptions et leurs actions.

    Par exemple dans une étude, les chercheurs ont enregistré l’activité cérébrale des participants quand ils levaient leur bras de manière intentionnelle, quand il était levé par une poulie et quand il était bougé à la suite d’une suggestion hypnotique. Les chercheurs faisaient croire à la personne que leur bras était mû par une poulie dans ce dernier cas.

    Des régions similaires du cerveau sont activées durant les mouvements involontaires ou induits par l’hypnose, alors qu’elles sont différentes pour les actions intentionnelles. La suggestion hypnotique peut donc être envisagée comme un moyen de communiquer une idée ou un sentiment, qui, une fois accepté, a le pouvoir d’altérer les perceptions ou le comportement d’une personne.

    L’ECRITURE DE NOTRE RECIT PERSONNEL

    Tout cela ne répond donc pas à la question de l’endroit où sont fabriquées nos pensées, émotions et perceptions. Nous avançons que notre conscience est un sous-ensemble de nos expériences, émotions, pensées et croyances générées par des procédés non conscients à l’intérieur de nos cerveaux.

    Ce sous-ensemble prend la forme d’un récit personnel qui est continuellement "mis à jour". Il existe en parallèle avec notre conscience.

    Le récit personnel est important car il fournit des informations à stocker dans notre mémoire autobiographique (l’histoire que l’on se raconte à notre propos), et donne aux êtres humains une façon de communiquer les choses que nous percevons et expérimentons avec les autres.

    Ceci, à son tour, nous permet de générer des stratégies de survie; par exemple, en apprenant à prédire le comportement des autres. Les compétences interpersonnelles comme celle-ci soutiennent le développement des structures sociales et culturelles, qui ont favorisé la survie de l’humanité depuis des millénaires.

    La communication entre deux personnes passe par leurs récits personnels. Shutterstock

     

    Ainsi, nous soutenons que c’est la capacité de communiquer le contenu de son récit personnel – et non la conscience personnelle – qui donne aux humains leur avantage évolutif unique.

    COUPABLES MAIS PAS RESPONSABLES?

    Si l’expérience de la conscience ne confère aucun avantage particulier, son but n’est pas clair. Mais en tant qu’accompagnement passif de processus non conscients, nous ne pensons pas que le phénomène de la conscience personnelle ait un but, à peu près de la même manière que celui des arcs-en-ciel.

    Les arcs-en-ciel résultent simplement de la réflexion, de la réfraction et de la dispersion de la lumière du soleil à travers les gouttelettes d’eau – aucune d’entre elles ne sert à quelque chose de particulier.

    Nos conclusions soulèvent également des questions sur les notions de libre arbitre et de responsabilité personnelle. Si notre conscience personnelle ne contrôle pas le contenu du récit personnel qui reflète nos pensées, nos sentiments, nos émotions, nos actions et nos décisions, nous ne devrions peut-être pas en être tenus pour responsables.

    En réponse à cela, nous soutenons que le libre arbitre et la responsabilité personnelle sont des notions qui ont été construites par la société. En tant que tels, ils sont construits dans la façon dont nous nous voyons et nous comprenons en tant qu’individus et en tant qu’espèce. Pour cette raison, ils sont représentés dans les processus non-conscients qui créent nos récits personnels, et dans la façon dont nous communiquons ces récits aux autres.

    Ce n’est pas parce que la conscience a été mise de côté que nous devons nous passer des notions quotidiennes importantes telles que le libre arbitre et la responsabilité personnelle. En fait, ils sont intégrés dans le fonctionnement de nos systèmes cérébraux non conscients. Ils ont un but puissant dans la société et ont un impact profond sur la façon dont nous nous comprenons nous-mêmes.

    Auteurs: David A Oakley - Emeritus Professor of Psychology, UCL

    Peter W Halligan - Hon Professor of Neuropsychology, Cardiff University

    The Conversation France - CC BY ND