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science - Page 8

  • Le "jamais-vu"

    ce que les recherches nous disent sur l’opposé du déjà-vu

    Notre esprit a un rapport particulier avec la répétition. Prenons l’expérience du déjà-vu, lorsque nous croyons à tort avoir vécu une situation dans le passé, ce qui nous laisse une sensation troublante de retour en arrière. Nous avons découvert que le déjà-vu propose en réalité une vue sur le fonctionnement de notre mémoire.

    Nos recherches ont montré que le phénomène se produit lorsque la partie du cerveau qui détecte la familiarité se désynchronise de la réalité. Le déjà-vu constitue un signal qui nous avertit d’une bizarrerie: il s’agit d’une sorte de " confrontation avec la réalité " effectuée par le système de la mémoire.

    La répétition peut avoir toutefois des effets encore plus troublants et inhabituels. Le contraire du déjà-vu est le "jamais-vu", lorsque quelque chose qu’on sait être familier semble tout à coup irréel ou nouveau. Dans le cadre de nos récentes recherches, pour lesquelles nous venons de remporter le prix Ig Nobel de littérature, nous avons étudié le mécanisme à l’origine de ce phénomène.

    Une Expérience Inhabituelle Et Troublante

    Le jamais-vu consiste, par exemple, à voir un visage connu et à le trouver soudain bizarre ou étranger. Les musiciens peuvent avoir ce sentiment lorsqu’ils se perdent dans un passage de musique qu’ils connaissent très bien. On ressent aussi cet effet lorsqu’on arrive dans un endroit familier et qu’on s’y sent désorienté ou qu’on porte dessus un regard nouveau.

    Il s’agit d’une expérience encore plus rare que le déjà-vu et peut-être encore plus inhabituelle et troublante. Lorsqu’on demande aux gens de la décrire dans des questionnaires sur des expériences de la vie quotidienne, on obtient des réponses telles que "Pendant un examen, j’écris correctement un mot comme “appétit”, mais je lis et relis le mot parce que je n’arrive pas à être sûr qu’il est bien écrit".

    Au quotidien, cela peut être provoqué par une répétition ou le fait de fixer son regard sur quelque chose, mais ce n’est pas toujours le cas. Akira, un membre de notre équipe, a déjà eu cette sensation en conduisant sur l’autoroute, ce qui l’a obligé à s’arrêter sur l’accotement pour que son sentiment de ne pas savoir quoi faire avec les pédales et le volant puisse se " réinitialiser ". Par chance, cela ne se produit pas souvent.

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    UNE EXPERIENCE TOUTE SIMPLE

    Nous ne savons pas grand-chose du jamais-vu. Mais nous avons présumé qu’il serait assez facile de l’induire en laboratoire. Quand on demande à quelqu’un de répéter quelque chose de nombreuses fois, cela perd souvent de son sens et devient déroutant.

    C’est sur cette base que nous avons mené nos recherches sur le jamais-vu. Dans une première expérience, 94 étudiants de premier cycle ont eu comme tâche d’écrire plusieurs fois le même mot. Ils l’ont fait avec douze mots différents qui allaient du plus banal, comme " door " (porte), à d’autres moins courants, comme " sward " (un terme pour pelouse qui n’est pas usuel).

    Nous avons dit aux participants qu’ils devaient recopier le mot le plus rapidement possible et qu’ils étaient autorisés à s’arrêter. Nous leur avons donné quelques raisons pour lesquelles ils pouvaient prendre une pause, comme le fait de se sentir bizarre, de s’ennuyer ou d’avoir la main endolorie. La raison la plus souvent invoquée était de sentir que les choses devenaient étranges, et environ 70% des participants se sont arrêtés au moins une fois parce qu’ils ressentaient quelque chose qui s’apparentait au " jamais-vu ". Cela se produisait généralement au bout d’une minute (33 répétitions) – et surtout pour des mots familiers.

    Lors d’une deuxième expérience, nous n’avons utilisé que le mot " the " (le ou la), estimant qu’il s’agissait du mot le plus courant de la langue anglaise. Cette fois, 55% des personnes ont cessé d’écrire pour des raisons qui répondaient à notre définition du jamais-vu (après 27 répétitions en moyenne).

    Voici comment les participants ont décrit leur expérience: "Ils perdent leur sens à mesure qu’on les regarde", "J’ai l’impression de perdre le contrôle de ma main" et, notre favori, "Cela ne semble pas normal, c’est presque comme s’il ne s’agissait pas d’un mot mais que quelqu’un m’avait trompé en me faisant croire que c’en était un ".

    Image of paper with the word " the " over and over

    UNE "PERTE DU POUVOIR ASSOCIATIF"

    Il nous a fallu environ 15 ans pour rédiger et publier nos résultats. En 2003, nous avons travaillé à partir de la présomption que les gens se sentaient bizarres en écrivant un mot de nombreuses fois de suite. Chris, un membre de notre équipe, avait remarqué que les phrases qu’on lui avait demandé d’écrire à plusieurs reprises en guise de punition à l’école secondaire lui donnaient une sensation étrange, comme si elles n’étaient pas réelles.

    Cela a pris 15 ans parce que nous n’étions pas si futés et que notre idée n’était pas aussi novatrice que nous le croyions. En 1907, Margaret Floy Washburn, une pionnière de la psychologie restée dans l’ombre, a publié une expérience menée avec un de ses étudiants qui montrait la " perte du pouvoir associatif " de mots que l’on fixait pendant trois minutes. Les mots devenaient étranges, perdaient leur sens et se fragmentaient au fil du temps.

    Nous avions réinventé la roue. Ces méthodes et investigations introspectives n’avaient tout simplement plus la cote en psychologie.

    ET SI ON APPROFONDISSAIT UN PEU

    Notre unique contribution est d’avancer que les transformations et les pertes de sens liées à la répétition s’accompagnent d’un sentiment particulier: le jamais-vu. Il nous signale que quelque chose est devenu trop automatique, trop aisé, trop répétitif. Il nous permet d’émerger de notre fonctionnement actuel, et le sentiment d’étrangeté constitue une confrontation avec la réalité.

    Il est logique que cela se produise. Nos systèmes cognitifs doivent rester flexibles, ce qui nous permet d’orienter notre attention là où c’est nécessaire plutôt que de nous égarer trop longtemps dans des tâches répétitives.

    Nous n’en sommes qu’au début de notre compréhension du jamais-vu. La principale explication scientifique est la " satiation ", qui consiste en une surcharge d’une représentation jusqu’à ce qu’elle en perde toute signification. Parmi les idées du même genre, citons "l’effet de transformation verbale", où la répétition d’un mot active des mots "voisins", de sorte que si des gens commencent par écouter en boucle le mot "tress", ils finissent par entendre "dress", "stress" ou "florist".

    Ce phénomène semble lié à la recherche sur les troubles obsessionnels compulsifs (TOC), où on s’est intéressé à ce qui se passe lorsque quelqu’un fixe de façon compulsive des objets, tels que des brûleurs de cuisinière allumés. Comme pour l’écriture répétitive, cela engendre une transformation de la réalité, ce qui peut nous aider à comprendre et à traiter les TOC. Si le fait de vérifier à plusieurs reprises si la porte est bien fermée à clé finit par faire perdre toute signification à la tâche, cela rend difficile de savoir si la porte est fermée ou pas, et un cercle vicieux s’enclenche.

    Pour conclure, nous sommes flattés d’avoir reçu le prix Ig Nobel de littérature. Les lauréats de ces prix contribuent à des travaux scientifiques qui " vous font rire pour ensuite vous faire réfléchir ". Nous espérons que notre travail sur le jamais-vu inspirera d’autres recherches et permettra d’approfondir le sujet dans un proche avenir.

     

    Auteurs: Akira O'Connor - Senior Lecturer in Psychology, University of St Andrews

    Christopher Moulin: Professor of cognitive neuropsychology, Université Grenoble Alpes (UGA)

    The Conversation France - CC BY ND

  • Le "jamais-vu": ce que les recherches nous disent sur l’opposé du déjà-vu

    Notre esprit a un rapport particulier avec la répétition. Prenons l’expérience du déjà-vu, lorsque nous croyons à tort avoir vécu une situation dans le passé, ce qui nous laisse une sensation troublante de retour en arrière. Nous avons découvert que le déjà-vu propose en réalité une vue sur le fonctionnement de notre mémoire.

    Nos recherches ont montré que le phénomène se produit lorsque la partie du cerveau qui détecte la familiarité se désynchronise de la réalité. Le déjà-vu constitue un signal qui nous avertit d’une bizarrerie: il s’agit d’une sorte de " confrontation avec la réalité " effectuée par le système de la mémoire.

    La répétition peut avoir toutefois des effets encore plus troublants et inhabituels. Le contraire du déjà-vu est le " jamais-vu ", lorsque quelque chose qu’on sait être familier semble tout à coup irréel ou nouveau. Dans le cadre de nos récentes recherches, pour lesquelles nous venons de remporter le prix Ig Nobel de littérature, nous avons étudié le mécanisme à l’origine de ce phénomène.

    UNE EXPERIENCE INHABITUELLE ET TROUBLANTE

    Le jamais-vu consiste, par exemple, à voir un visage connu et à le trouver soudain bizarre ou étranger. Les musiciens peuvent avoir ce sentiment lorsqu’ils se perdent dans un passage de musique qu’ils connaissent très bien. On ressent aussi cet effet lorsqu’on arrive dans un endroit familier et qu’on s’y sent désorienté ou qu’on porte dessus un regard nouveau.

    Il s’agit d’une expérience encore plus rare que le déjà-vu et peut-être encore plus inhabituelle et troublante. Lorsqu’on demande aux gens de la décrire dans des questionnaires sur des expériences de la vie quotidienne, on obtient des réponses telles que " Pendant un examen, j’écris correctement un mot comme “appétit”, mais je lis et relis le mot parce que je n’arrive pas à être sûr qu’il est bien écrit".

    Au quotidien, cela peut être provoqué par une répétition ou le fait de fixer son regard sur quelque chose, mais ce n’est pas toujours le cas. Akira, un membre de notre équipe, a déjà eu cette sensation en conduisant sur l’autoroute, ce qui l’a obligé à s’arrêter sur l’accotement pour que son sentiment de ne pas savoir quoi faire avec les pédales et le volant puisse se " réinitialiser ". Par chance, cela ne se produit pas souvent.

    Notre modèle est sous pression. Votre soutien est important.

    UNE EXPERIENCE TOUTE SIMPLE

    Nous ne savons pas grand-chose du jamais-vu. Mais nous avons présumé qu’il serait assez facile de l’induire en laboratoire. Quand on demande à quelqu’un de répéter quelque chose de nombreuses fois, cela perd souvent de son sens et devient déroutant.

    C’est sur cette base que nous avons mené nos recherches sur le jamais-vu. Dans une première expérience, 94 étudiants de premier cycle ont eu comme tâche d’écrire plusieurs fois le même mot. Ils l’ont fait avec douze mots différents qui allaient du plus banal, comme "door" (porte), à d’autres moins courants, comme "sward" (un terme pour pelouse qui n’est pas usuel).

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  • Egocentrique, moi?

    Photo: Alain, 1959, Rome

    L’égocentrisme est, selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales, une "déformation du moi, involontaire et inconsciente, consistant à n’envisager le point de vue ou l’intérêt des autres qu’à partir du sien propre".

    Si l’on s’en tient à la stricte définition, difficile d’associer systématiquement l’usage de la 3e personne à une déformation telle que l’égocentrisme. Est-il cependant possible de l'assimiler à un "tic de langage"? Or, comme le documente Laélia Véron, il y a dans le tic de langage une dimension pathologique.

    "On va encore dire de moi que je parle à la 3e personne… C’est vrai"., dit Delon en interview.

    Mais chez l'acteur, l’usage de la 3e personne n’est pas systématique. Il est choisi et il témoigne d’une conscience linguistique plus profonde qu’il n’y paraît.

    TROIS MANIÈRES DE COMPRENDRE L’USAGE DE LA 3ᵉ PERSONNE

    C’est dans le contexte du film Borsalino and Co. que l’on en trouve la première mention: "Il y avait cinq ans que je voulais mettre Delon dans un film avec Belmondo", concède-t-il en parlant, de lui pour la première fois en public à la troisième personne. Et "Delon-producteur" de poursuivre:

    "Je me disais: cela doit pouvoir se faire le public a envie de les voir ensemble, comme aux États-Unis on voit ensemble deux “monstres” style Gary Cooper–Burt Lancaster, Mitchum–Douglas ou, plus récemment, Paul Newman et Robert Redford [Butch Cassidy]. Mais personne ne trouvait de sujet".

     

    Alain Delon parle de lui, et au lieu de dire Je/Moi, utilise "Alain Delon". Il a lui-même eu l’occasion de s’expliquer sur cet usage, et il disait notamment:

    "Je ne suis pas quelqu’un qui a le culte du Moi. Je crois que dans la profession, il y a des confrères beaucoup plus en avance que moi sur le sujet".

    Comment expliquer alors ces apparents paradoxes? La linguistique peut, de trois manières au moins, aider à comprendre cet usage de la 3e personne, et mieux cerner les enjeux: la valeur plus que le sens des mots, la subjectivité dans le langage, et l’énonciation.

    LA VALEUR DES MOTS: UNE VISION VOLONTARISTE

    La citation suivante est intéressante au regard de la subtilité entrevue dans l’épaisseur sémantique de certains mots employés par Alain Delon:

    "Ma carrière n’a rien à voir avec le métier de comédien. Comédien, c’est une vocation. On veut être comédien comme on veut être chauffeur de taxi ou boulanger. On suit des cours, on fait des écoles, puis des conservatoires. C’est la différence essentielle – et il n’y a rien de péjoratif ici – entre Belmondo et Delon.

    Je suis un acteur, Jean-Paul est un comédien. Un comédien joue, il passe des années à apprendre, alors que l’acteur vit. Moi, j’ai toujours vécu mes rôles. Je n’ai jamais joué. Un acteur est un accident. Je suis un accident. Ma vie est un accident. Ma carrière est un accident".

    En effet, il arrive que comédien et acteur soient utilisés l’un pour l’autre, mais Alain Delon identifie une différence, en termes de motivation/vocation, apprentissage/incarnation, entre les deux termes.

    On attribue également à Alain Delon la citation "La chance n’existe pas, ça s’appelle le destin", qui montre là aussi la distinction entre deux termes proches. Dans les deux cas (comédien/acteur, chance/destin), on peut presque trouver une forme de volontarisme dans le regard linguistique posé, puisque le hasard ou les circonstances sont mis à distance dans la valeur accordée aux mots.

    "JE NE JOUE PAS, JE VIS": UNE SUBJECTIVITE RELATIVE

    Les médias citent abondamment, depuis le décès de l’acteur, la phrase "Je ne suis pas un comédien: je ne joue pas, je vis". Cette citation peut donner l’impression d’une personne prétentieuse. En fait, dans l’entretien au Journal du Dimanche, qu’il a donné le 18 mai 2019, Alain Delon indiquait plus exactement:

    "Je ne suis pas un comédien: je ne joue pas, je vis. Aujourd’hui, je suis différent d’hier physiquement. Mais je ne veux pas refaire du cinéma pour faire du cinéma. Je ne veux pas faire le combat de trop, comme disent les boxeurs, que je connais bien. J’ai vu ça chez Sugar Ray Robinson. Joe Louis aussi. Pour l’orgueil ou le pognon. Je n’ai pas envie de ça".

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