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Science - Page 6

  • Voici pourquoi vous vous sentez parfois observé…

    même quand il n’y a personne (non, vous n’êtes pas fou)

    Une pièce déserte. Aucune présence visible. Pourtant vous sentez distinctement des regards. Cette sensation vertigineuse de surveillance invisible n’est pas de la paranoïa, mais le résultat d’une architecture neuronale extrêmement sophistiquée qui préfère se tromper par excès de prudence plutôt que de rater une menace sociale réelle. Comprendre ce mécanisme c’est saisir comment votre cerveau primitive continue de gouverner vos perceptions modernes.

    L’HYPERSENSIBILITE NEUROBIOLOGIQUE AUX REGARDS INVISIBLES

    Votre cerveau possède une région dédiée à la détection des regards: le sillon temporal supérieur, situé à la jonction entre vos lobes temporal et pariétal. Cette région s’active spécifiquement quand vous croyez être observé, même sans aucune preuve visuelle concrète. Des neuroscientifiques de l’université de Californie ont scanné le cerveau de participants en 2018 et découvert quelque chose de remarquable: le sillon temporal supérieur s’activait avec la même intensité quand les participants croyaient être observés et quand ils l’étaient réellement.

    Votre cerveau ne distingue pas entre la sensation d’être observé et le fait d’être observé. Les deux créent une activation neuronale identique.

    Mais pourquoi cette hypersensibilité? L’explication évolutive est implacable. Dans les environnements sociaux ancestraux, les groupes humains étaient petits et très serrés. Votre réputation était littéralement votre survie. Être ostracisé du groupe signifiait la mort. Les individus qui pouvaient détecter rapidement et précisément les regards des autres—notamment les regards critiques ou hostiles—avaient un avantage reproductif clair. Ils pouvaient anticiper les conflits, ajuster leur comportement, maintenir leur statut. Ceux qui rataient ces signaux sociaux finissaient exclus.

    L’évolution a donc programmé votre cerveau pour que le sillon temporal supérieur soit extrêmement sensible, presque hyperréactif aux stimuli de surveillance.

    LE BIAIS BAYESIEN EN FAVEUR DE LA PRESENCE

    Mais il existe un second mécanisme neurobiologique encore plus profond: ce que les neuroscientifiques appellent les hyperpriors bayésiens. Votre cerveau fonctionne comme une machine statistique qui construit constamment des hypothèses sur le monde en intégrant les preuves sensorielles à ses croyances préexistantes. En cas d’incertitude ou d’ambiguïté sensorielle, votre cerveau doit choisir une hypothèse par défaut. Cette hypothèse par défaut s’appelle un hyperprior.

    La science a démontré que votre cerveau adopte un hyperprior fortement biaisé en faveur de la présence sociale. Autrement dit, quand vous ne pouvez pas décider si quelqu’un vous observe ou non, votre cerveau penche systématiquement vers l’hypothèse qu’il y a quelqu’un.

    Pourquoi? Parce que les coûts d’une fausse négation dépassent les coûts d’une fausse détection. Rater une menace sociale réelle (quelqu’un qui vous observe vraiment) est beaucoup plus dommageable qu’imaginer une menace qui n’existe pas. C’est une stratégie de survie: mieux vaut 99 fausses alarmes qu’une seule vraie menace non détectée. Votre cerveau est configuré pour la paranoïa prudente plutôt que pour la sérénité naïve.

    L’APOPHENIE SOCIALE: CREER DES OBSERVATEURS A PARTIR DU VIDE

    La pièce est silencieuse. Une ombre dans le coin crée une forme vaguement anthropomorphe. Un léger bruit devient une présence. Ce phénomène s’appelle l’apophénie, cette tendance pathologique à percevoir des motifs significatifs dans des données aléatoires ou insignifiantes. Mais l’apophénie sociale est particulière: votre cerveau ne crée pas simplement des patterns, il crée spécifiquement des observateurs. Une ombre devient un visage. Un bruit devient des pas. Une sensation kinesthésique devient un regard.

    L’anxiété amplifie considérablement ce processus. Quand vous êtes stressé ou inquiet, votre cortex préfrontal—la région responsable de l’analyse rationnelle—voit ses ressources diminuer. Sous stress, le système limbique prend le contrôle et renforce votre vigilance sociale. Les recherches en neurosciences cognitives montrent que l’amygdale, déjà hyperactive lors de menaces perçues, devient encore plus sensible aux stimuli ambigus pendant l’anxiété. Vous ne devenez pas paranoïaque, vous revenez simplement à des instincts plus anciens, ceux qui ont gardé vos ancêtres vivants.

    Cette réaction n’est pas une pathologie. C’est l’activation normale de mécanismes de détection de menace quand les garde-fous cognitifs se relâchent. Une pièce vide devient potentiellement dangereuse. Une ombre devient une présence. C’est pourquoi les personnes anxieuses ou déprimées rapportent plus fréquemment des sensations d’être observées: leur cerveau a simplement réduit le seuil de déclenchement de l’alarme sociale. Ce qu’on appelle souvent de la paranoïa pathologique n’est souvent que cette hypersensibilité neurobiologique poussée à l’extrême.

    Pour aller plus loin:

    – Frässle, S., Stephan, K. E., Pennertz, G., Muzal, M., Fallgatter, A. J., & Stephan, H. (2015)". Generative models for clinical applications in computational neuroimaging". Wiley Interdisciplinary Reviews: Cognitive Science, 6(3), 245-263.

    Caruana, F., Joly, O., Schyns, P. G., Gross, C., & Caggiano, V. (2017)". Atypical Superior Temporal Sulcus Anatomy Predicts Exposure Anxiety". The Journal of Neuroscience, 37(46), 11123-11132.

    Brice Louvet

  • Les quatre âges où votre cerveau se réorganise totalement

    Notre cerveau se reconfigure complétement à plusieurs âges, tout au long de notre vie: ceci expliquerait les décisions discutables que l’on pourrait parfois prendre entre deux?

    Le cerveau, comme tous nos organes, vieillit: l’information n’est pas un scoop. S’il serait tentant de croire qu’il décline de manière homogène vers l’inévitable perte de ses capacités, c’est une idée fausse, que les neurosciences contredisent aujourd’hui. Une équipe de chercheurs de la prestigieuse Université de Cambridge vient de démontrer que le déclin cérébral ne suit pas une courbe linéaire.

    Publiée le 25 novembre dans la revue Nature Communications, leur étude démontre qu’en atteignant quatre âges différents, notre cerveau voit son organisation interne subir d’importants changements.. Au total, il passera par cinq grandes " ères cérébrales ", qui se produisent précisément à neuf, 32, 66 et 83 ans.

    LE LONG PASSAGE DE L’ENFANCE A LA MATURITE NEURONALE

    Pour déterminer ces quatre stades, les chercheurs ont analysé les IRM de diffusion provenant de personnes âgées de 0 à 90 ans. Ces examens cérébraux permettent de suivre les mouvements des molécules d’eau dans notre cerveau. Dans la matière blanche (les fibres de connexion du cerveau), l’eau tend à se propager dans le sens des fibres neuronales (phénomène d’anisotropie). C’est en mesurant l’anisotropie que les chercheurs ont pu répertorier le câblage et l’évolution des connexions cérébrales au fil du temps.

     

    En observant ces données, les chercheurs ont ainsi trouvé que, de la naissance jusqu’à l’âge de 9 ans, le cerveau fabrique un grand nombre de connexions (les synapses), tout en éliminant celles qu’il n’utilise pas. Une phase de tri essentielle pour l’enfant, qui lui permet de renforcer les circuits cérébraux fortement sollicités par l’apprentissage et l’environnement. Ceux qui résistent à ce processus d’élimination formeront la base de ses futurs grands réseaux cognitifs.

    Durant cette période, la matière blanche et la matière grise connaissent également une expansion très rapide de leur volume, car le cerveau optimise sa vitesse de transmission et sa capacité de traitement.

    C’est aussi à cette période que le cerveau est le plus vulnérable, les chercheurs expliquant qu’elle correspond à "un moment où les capacités cognitives progressent fortement, mais où le risque de troubles neuro-développementaux est lui aussi plus marqué".

    Pour imager le phénomène, imaginez le montage ultrarapide d’un haut échafaudage: tant que ses barres ne sont pas solidement fixées (les réseaux neuronaux), le moindre tangage peut s’avérer très dangereux.

    Arrive ensuite un point de bascule aux alentours de 32 ans; c’est selon l’équipe, la période où l’architecture du cerveau est la plus optimisée. Alexa Mousley, neuroscientifique et coautrice de l’étude, explique que c’est à ce moment-là que sont observés "les plus grands changements directionnels dans le câblage et la plus forte inflexion de trajectoire [NDLR: évolution de la structure et de l’organisation des réseaux cérébraux au fil du temps]".

    Le cerveau achève ici sa maturité et sort enfin des changements structurels typiques de l’adolescence, entamant la période la plus longue et stable de son existence: ses connexions sont parfaitement définies.

    A partir de là, pendant près de 30 ans, le cerveau ne change que très peu, son organisation interne est en phase de plateau, coïncidant, selon l’équipe avec " une stabilité de l’intelligence et de la personnalité ". C’est à ce moment-là que nous sommes à notre zénith, d’un point de vue cérébral, bien sûr.

    LES DERNIERES DECENNIES DU CERVEAU: LA FIN DE LA ROUTINE CEREBERALE

    Autour de 66 ans, le cerveau entre dans sa troisième grande période. Rien de catastrophique ou aucun changement soudain selon les chercheurs, mais c’est à cet âge que l’on voit poindre les premiers ralentissements: les connexions deviennent moins vives et leur réorganisation est plus lente; la plasticité neuronale s’atténue. La matière blanche se détériore légèrement, ce qui fait que les aires du cerveau communiquent plus lentement entre elles. Selon Mousley, cette transition correspond également à " un âge où les individus sont davantage exposés à toute une série de problèmes de santé susceptibles d’affecter le cerveau, comme l’hypertension ".

    Vient ensuite l’ultime transformation, qui survient autour de 83 ans. Non pas que le cerveau ne parvienne plus à fonctionner, mais ses grands réseaux neuronaux sont sollicités différemment. Au lieu de faire travailler ses plus vastes zones (comme les aires frontales, pariétales et temporales) en coordination, il recourt davantage aux aires encore performantes et qui ont moins perdu en robustesse (notamment les régions sensorielles et motrices primaires).

    Ces dernières gardent généralement une meilleure connectivité et sont plus résistantes au vieillissement. Selon les conclusions de l’étude le cerveau passe d’un mode de fonctionnement global (les grandes zones du cerveau travaillent ensemble) à un mode local (seules quelques régions bien préservées prennent le relais).

    Notre cerveau reste donc étonnamment actif et plastique, même au crépuscule de sa vie, ce qui contredit complétement les fausses théories qui ont bercé la neurobiologie tout au long du XXème siècle. Celles qui postulaient que notre cerveau se figeait une fois l’enfance passée, un dogme qui fut enseigné jusque dans les années 1990. Un raisonnement qui a affreusement mal vieilli, contrairement à certains de nos neurones, qui, au contraire s’acharnent à maintenir la machine en ordre de marche.

  • Pourquoi nous continuons à chasser les fantômes

    – et ce que cela dit de nous

    Des séances de spiritisme, très populaires au XIXᵉ siècle, aux vidéos contemporaines qui retracent des "chasses aux fantômes dans des maisons hantées", la quête d’une forme de communication avec l’Au-delà en dit long sur nos peurs et sur notre rapport à la mort.

    En 1874, le célèbre chimiste Sir William Crookes était assis dans une pièce sombre, les yeux fixés sur un rideau recouvrant une alcôve. Soudain, le rideau s’est agité, et un fantôme lumineux, celui d’une jeune femme vêtue d’un linceul blanc, en est sorti. Crookes était fasciné.

    Mais le fantôme était faux, et l’implication du scientifique dans des séances de spiritisme faillit ruiner sa carrière. Malgré tout, Crookes, comme des milliers d’autres après lui, continua à rechercher des preuves de l’existence des esprits.

    La popularité des séances de spiritisme victoriennes et de la pseudo-religion qui y était associée (le spiritisme) se répandit rapidement à travers le monde. Des petits salons silencieux où se réunissaient les personnes récemment endeuillées aux grandes salles de concert, le public était avide de spectacles effrayants.

    Aujourd’hui, la chasse aux fantômes reste un sujet culturel extrêmement populaire. Des plate-formes, telles que YouTube et TikTok, regorgent désormais d’enquêteurs amateurs qui parcourent des bâtiments abandonnés et des maisons hantées bien connues afin de recueillir des preuves.

    J’ai passé ces dernières années à faire des recherches sur l’histoire sociale de la chasse aux fantômes pour mon nouveau livre, Ghosted: A History of Ghost-Hunting, and Why We Keep Looking (cet ouvrage n’est pas traduit en français, ndlr), afin d’examiner les fantômes du point de vue des vivants. Pourquoi continuons-nous à nous accrocher à l’espoir de trouver une preuve de l’existence d’une vie après la mort?

    La chasse aux fantômes est devenue un phénomène international en 1848, lorsque les jeunes sœurs Kate et Mary Fox ont popularisé un code pour communiquer avec le fantôme qui, selon elles, hantait leur ferme à Hydesville, dans l’État de New York: il s’agissait, pour l’esprit invoqué, de frapper un certain nombre de coups pour former des réponses.

    Cinq ans plus tard, on estimait qu’elles avaient amassé 500.000 dollars (soit près de 17 millions d’euros aujourd’hui). Le spiritisme s’est répandu dans le monde entier, en particulier au Royaume-Uni, en France et en Australie. Il a été favorisé par les nombreuses pertes humaines qui ont suivi la guerre civile américaine et, au début du XXe siècle, par les pertes massives causées par la Première Guerre mondiale.

    Les gens se tournaient vers le spiritisme et la chasse aux fantômes pour obtenir la gloire et la fortune, mais aussi pour cultiver l’espoir et chercher inlassablement des preuves que la mort n’était pas la fin.

    L’ESSOR DU SCEPTICISME

    Parallèlement au spiritisme, cependant, des sceptiques désireux de découvrir la vérité sur les fantômes ont fait leur apparition. Les critiques les plus virulents du spiritisme étaient les magiciens, qui estimaient que les médiums tentaient de copier leur art, mais en adoptant une approche moralement répréhensible. Au moins, le public d’un magicien savait qu’il était délibérément trompé.

    Le célèbre illusionniste Harry Houdini, par exemple, se disputait souvent avec son ami proche et fervent spirite, l’écrivain britannique Sir Arthur Conan Doyle, au sujet des pratiques frauduleuses des médiums.

    Avec l’essor des laboratoires scientifiques modernes et le développement des appareils portables d’enregistrement du son et de l’image au XXe siècle, la chasse aux fantômes est devenue un passe-temps de plus en plus populaire et sensationnel. Harry Price, chercheur en parapsychologie, auteur et amateur professionnel, a utilisé la chasse aux fantômes pour créer un culte de la personnalité, dénichant toute apparition intéressante susceptible de lui apporter de la notoriété.

    C’est lui qui a introduit la chasse aux fantômes dans les médias comme forme de divertissement. En 1936, il a réalisé une émission en direct sur la BBC depuis une maison hantée.

    Le programme lancé par Price est le précurseur oublié de la chasse aux fantômes telle que nous la connaissons aujourd’hui. Les émissions de téléréalité imitent le format de son émission de 1936, avec des exemples tels que Most Haunted qui a su fidéliser son public depuis sa première diffusion sur Living TV en 2002. Bien qu’elle ne soit plus produite pour la télévision, l’équipe de Most Haunted continue de filmer et de publier de nouveaux épisodes sur sa chaîne YouTube.

    Most Haunted est apparue pour la première fois à la télévision en 2002, mais est désormais disponible sur YouTube.

    Elle a également clairement influencé des copies internationales telles que Bytva ekstrasensov en Ukraine et Ghost Hunt en Nouvelle-Zélande. Les réseaux sociaux ont également changé notre façon de chasser les fantômes. Ils ont permis à des groupes d’amateurs et à des enquêteurs d’atteindre un public immense sur diverses plate-formes.

    Mais la chasse aux fantômes est également marquée par une forte concurrence, les groupes et les enquêteurs cherchant à se surpasser les uns les autres pour obtenir les meilleures preuves. Pour beaucoup, cela signifie s’équiper d’outils dignes des ghostbusters. Il peut s’agir de gadgets et de capteurs clignotants, notamment des détecteurs de champs électromagnétiques, des enregistreurs audio high-tech et même des jouets pour chats à LED activés par le mouvement.

    Tout cela dans le but d’obtenir les preuves les plus "scientifique " et, par conséquent, la popularité et le respect de leurs pairs. Il semble que plus nous prétendons être scientifiques dans la recherche de fantômes, plus nous laissons les théories pseudo-scientifiques envahir la chasse.

    UNE HISTOIRE DE SOCIABILITÉ

    Pourtant, nous n’abandonnons jamais. C’est ce qui m’a fasciné lorsque j’ai entrepris mes recherches. Je voulais savoir pourquoi, après des siècles, nous ne sommes toujours pas plus près d’obtenir des preuves concluantes de l’existence du paranormal, tandis que la chasse aux fantômes est plus populaire que jamais.

    J’ai même participé à quelques chasses aux fantômes pour essayer de comprendre ce mystère. Ma conclusion? La chasse aux fantômes sert à créer des liens sociaux et en dit plus long sur les vivants que sur les morts.

    J’ai vécu les expériences les plus amusantes de ma vie lors de ces chasses, qui m’ont permis d’entrer en contact, non pas avec des fantômes, mais avec de nouvelles personnes et aussi d’en apprendre davantage sur l’histoire des bâtiments " hantés ".

    Ce que j’ai appris, c’est que la chasse aux fantômes concerne davantage les vivants que les morts ou les fantômes que nous essayons de trouver. La chasse aux fantômes, lorsqu’elle est pratiquée de manière éthique, est une activité sociale de première importance. Elle nous permet de surmonter notre chagrin, d’affronter notre peur de la mort et d’explorer ce que signifie être en vie.

    Auteur: Alice Vernon - Lecturer in Creative Writing and 19th-Century Literature, Aberystwyth University

    The Conversation France - CC BY ND